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Carla Bruni-Sarkozy : M'investir pour les autres est une envie assez naturelle, presque un besoin

 Macadam (France) 11 January 2019

Carla Bruni-Sarkozy en Une de Macadam. On les devine déjà, les sourcils qui se froncent et les moues inquiètes. Va-t-elle se servir de notre journal pour nous embaumer les narines d’un encens qui fleure bon la feinte commisération ? Parce que, avec les Premières dames de France, c’est souvent les mêmes réactions. Les mêmes suspicions. Faut-il choisir son camp, y compris dans les combats contre l’exclusion ? Au diable, ces considérations ! Macadam a souhaité entendre une femme engagée, présidente d’une Fondation, sur les seuls registres qui nous préoccupent: la précarité, la marginalité et ce puissant poison qu’est l’indifférence. C’est sans fiches ni conseiller social qu’elle a accepté de répondre à nos questions, comme avant elle Nicolas Hulot ou Martin Hirsch. L’ex-top model milite depuis longtemps en faveur des Restos du coeur, du Sidaction et du Téléthon. (1667 Words) - By Saïd Mahrane/Francois Fillon

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Macadam

 Courtesy of Macadam

En 2008, elle accepte de bon gré la fonction d'Ambassadrice auprès du Fonds mondial contre le sida, deux ans après avoir perdu un frère de cette même maladie. Consciente que ce n'est pas sur l'avenue Victor Hugo que l'on trouve le plus de misérables, elle exige, une fois entrée à l'Elysée, de garder un lien avec les réalités de notre société. La coupure serait, en effet, fatale. Le mois dernier, sans micro ni camera, elle a participé à une maraude dans un fourgon du Samu social. Dans ses yeux, il y avait de la rage. De la douleur, aussi, face à la détresse de ceux que l'INSEE et les médias appellent froidement des «SDF».

Cette situation, elle ne la découvre guère. Elle nous confie entretenir une relation d'amitié, discrète et singulière, avec un homme vivant sur un trottoir à deux pas de chez elle. Il s'appelle Denis. Elle ajoute qu'il y a aujourd'hui « trop de blablas dans la philanthropie » et pas assez d'actes. Chère Madame, Macadam vous prend au mot : aux actes! Pour Denis et tous les autres.

 

Quelle est la vocation de la Fondation Carla Bruni-Sarkozy ?

Carla Bruni-Sarkozy: C'est une Fondation qui a deux objectifs. Le premier est de donner accès à la culture aux personnes défavorisées, notamment aux jeunes. Je souhaite qu'ils puissent accéder aux grandes écoles de graphisme, d'art... On pense souvent que l'intérêt pour l'art est spontané, mais les métiers artistiques supposent un véritable apprentissage technique. Nous lançons notre premier programme de bourses à destination d'élèves de lycées, afin que ces formations ne soient pas qu'élitistes. Nous suivons le parcours de 500 jeunes de Terminale qui seront, l'an prochain, détenteur d'une bourse pour les aider à accéder au métier dont ils rêvent. Nous avons également le projet d'organiser des « masters class » avec des intervenants des milieux artistiques qui viendront parler de leur métier. Ensuite, la Fondation souhaite lutter contre l'illettrisme. Elle viendra en aide à tous, y compris aux adultes qui ont une vie sociale, un travail, une famille et qui ont honte de ne pas savoir lire. Je précise que nous ne soutenons pas seulement des projets, mais aussi des associations qui existent et qui travaillent déjà sur le terrain ! C'est important, car je trouve qu'il y a beaucoup de « blablas » autour de la philanthropie. Nous souhaitons être très concrets. Mais nous n'entendons pas nous substituer aux personnes qui sont déjà très actives et depuis longtemps sur le terrain. Nous voudrions leur donner des moyens, de la visibilité.

 

En quoi la culture peut-elle aider les exclus ? La priorité n'est-elle pas ailleurs ?

C.B.S: La culture n'est pas seulement un moyen de « s'intégrer ». La culture est une richesse pratiquement aussi importante que la vie matérielle. C'est une richesse fondamentale de l'être humain. La culture est tout aussi primordiale pour un exclu que pour celui qui a un toit ou un travail. Son accès est un droit universel.

 

Vous avez tant reçu dans la vie. Est-ce qu'une forme de culpabilité vous ronge ? Ou est-ce simplement un devoir pour vous de partager ?

C.B.S: C'est une occasion d'élargir ma vie à autre chose que moi-même. Plus qu'un devoir, c'est pour moi un apprentissage, une occasion d'avoir une vie plus intéressante. C'est aussi utiliser l'énorme impact médiatique qui est le mien, autrement. S'investir pour les autres est une envie assez naturelle pour moi, presque un besoin. Je crois que cela vient tout simplement de la nature humaine. Celle-ci peut être assez désastreuse quand on l'observe de près mais elle sait aussi être réconfortante. Il y a beaucoup de personnes qui sont moins chanceuses que moi et qui s'investissent à plein temps dans le bénévolat.

 

Quel message souhaiteriez-vous leur faire passer ?

C.B.S: Le message est que ce sont eux les exemples, qui font le travail, qui donnent de leur temps. C'est un message de reconnaissance. Parler du bénévolat, cela se fait facilement, mais, le soir, l'hiver venu, ce sont eux qui sortent de chez eux et qui vont aider les autres. C'est une vocation, et beaucoup l'ont en toute simplicité. Les temps sont durs pour ces bénévoles et par répercussion pour les exclus. Que pensez-vous de cette société où chacun est davantage tourné vers soi que vers l'autre ? Notre société est bardée de défauts, mais il me semble quand même que si l'on regarde l'histoire de l'humanité, les gens se sont rarement autant entraidés qu'à notre époque. Je voyage beaucoup avec mon mari et je trouve que, lorsque l'on regarde ailleurs, on est plutôt bien loti. Les personnes démunies, en France, ont au moins un accès gratuit aux soins. Il faut reconnaître que la France est un pays maternant envers ses citoyens.

 

Abordez-vous ces questions avec votre mari ?

C.B.S: Avec mon mari, on aborde toutes les questions. Avec le Président de la République, je n'en aborde aucune. Je ne le vois jamais ainsi. Il peut parfois me donner des renseignements pointus, mais nous parlons comme des époux, comme des personnes qui vivent au milieu des autres. Je sais que les questions d'exclusion lui tiennent à coeur. Le problème de sa fonction est qu'il est absolument responsable de tout. En voyant des personnes dormir dans la rue, nous nous sentons tous touchés. Lui se sent sans doute accablé de responsabilités.

 

Racontez-nous votre récente maraude avec le Samu social ?

C.B.S: C'était une expérience édifiante. J'ai pu observer le travail accompli tous les jours, 24h sur 24h, par le 115. Ce que j'ai compris avec le Samu social, c'est qu'on ne peut que soutenir les personnes sans domicile fixe. On ne peut pas les sauver, les soigner, malgré eux. Il faut respecter leur choix, leur libre arbitre, car c'est un bien précieux qui leur reste.

 

Avez-vous pris conscience de certaines réalités ?

C.B.S: Je crois que si j'étais sensible, auparavant, je n'étais pas aussi alertée que je le suis aujourd'hui. Et je crois que c'est cela que mon mariage a changé. Moi, je n'ai absolument aucune banderole politique. J'ai participé à cette maraude en tant qu'individu. En tant que personne qui est dans une position qui lui permet d'apporter plus. Je ne fais pas cela en tant que Madame Sarkozy. J'aurais pu effectuer une maraude sans épouser mon mari. C'est en tant qu'être humain que je voudrais apporter quelque chose. Le problème dans ma position c'est que même si je ne vais pas à la politique, elle vient à moi. La politique est très envahissante. Elle concerne tout et tout le monde, donc elle est partout... Je souhaite distinguer tout cela, car je refuse que les gens qui travaillent avec moi se sentent menacés de récupération.

 

Parlez-nous de Denis, cet homme qui vit sur un trottoir non loin de chez vous...

C.B.S: C'est un homme adorable qui vit, en effet, dans le quartier depuis longtemps. Avec le temps, nous avons tissé des liens amicaux. Je m'arrête parfois pour le saluer et, très vite, nous parlons de lecture et de musique. Denis m'impressionne par sa profonde culture. Peut-être est-elle pour lui une béquille importante. Il est, dans le fond, une personne comme vous et moi, sauf qu'il vit dehors. Cela m'inquiète évidemment, mais il n'a jamais voulu accepter de quitter la rue. Peut-être a-t-il eu une faille sans sa vie. Une faille qui l'a fait basculer. Je crois qu'on ne doit jamais se glorifier d'avoir de l'équilibre dans la vie. J'estime que c'est souvent le fait du hasard. On peut tous perdre cet équilibre un jour ou l'autre. Il suffit d'une fracture. Et ce qui provoque un immense chagrin chez certains peut entraîner une descente aux enfers pour d'autres.

 

Une déchéance sans retour ?

C.B.S: Il reste la liberté. La liberté de choisir sa vie. Cela peut paraître complaisant de le dire, mais je crois que c'est une réalité. Ce n'est pas aussi simple que le clochard pittoresque qui a choisi son banc... mais quand on parle avec des personnes sans domicile, on s'aperçoit qu'elles ont encore un libre arbitre. Elles sont certes en marge de la société, mais être en marge, c'est être dans la société, c'est une position. Une position très claire. Les hommes et les femmes sur le terrain qui aident ces personnes savent faire preuve d'une grande finesse psychologique. Ce n'est pas une affaire de soupe chaude seulement, c'est une affaire de contact, de lien. La fracture la plus dangereuse pour un être humain est celle du lien. Quand je parle à Denis, je sens bien qu'il a lâché cette amarre. Je ne sais pas sa vie, je ne sais pas son enfance, peut-être n'y a-t-il pas d'explication objective à sa situation. Je connais des gens qui sont comme lui sans pour autant être Sdf. Des artistes, par exemple, totalement coupés des autres. On sent bien que, sans leur plume, leur pinceau, ou leur piano, ils pourraient être dans un certain abandon d'eux-mêmes. La tragédie dans tout cela c'est que c'est une vie très rude. Avec le froid, le chaud, la violence de la rue, l'alcool souvent, l'état de santé se dégrade. Mais l'action accomplit sur le terrain par tous ces milliers de bénévoles et de travailleurs sociaux laisse une place à l'espoir.

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