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Un itinérant dans le métro

 L'Itinéraire (Canada) 30 March 2019

Juan* est un sympathique coiffeur d’origine argentine. Il a le sourire facile et les yeux rieurs. Vêtu d’un jean impeccable, d’un blouson en velours cordé et de chaussures au look italien, on jurerait qu’il est un homme d’affaires accompli. Pourtant, sous son regard chaleureux se cache une profonde angoisse : il ne sait pas où il dormira ce soir. (659 Words) - By Camille Laurin-Desjardins

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Juan est arrivé au Québec à l'âge de cinq ans, dans une famille québécoise bien nantie, après avoir été vendu dans son pays d'origine. Ses parents adoptifs le battaient régulièrement. À 13 ans, il a mis le feu à leur maison pour exprimer sa détresse. La DPJ est venue le chercher et l'a placé en foyer d'accueil jusqu'à ses 18 ans.

Au fil du temps, il a appris par lui-même à coiffer et à couper les cheveux. «Je suis bon dans ce que je fais. Mais aussitôt que j'ai une paye, je la dépense en alcool ou en drogue, pour oublier mon passé. L'alcool me réchauffe, c'est comme une fausse bonne humeur», raconte-t-il.

À cause de ce problème de consommation, Juan peut difficilement garder un emploi. Ayant été viré de son dernier travail, il n'a plus d'argent pour payer son loyer, et donc plus de domicile fixe. «Durant le jour, je dors dans le métro. Je fais la ligne verte aller-retour. Ça me garde au chaud», confie-t-il.

 

Au-delà des frontières montréalaises

Pierre Gaudreau, coordonnateur du Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), soutient que le phénomène de l'itinérance ne s'arrête pas aux frontières de Montréal. «L'itinérance, il y en a un peu partout. C'est un phénomène croissant à Trois-Rivières, Valleyfield… Ça augmente constamment.»

En 2009, le comité de la Nuit des sans-abris (NSA) a noté une augmentation de fréquentation des refuges montréalais de plus de 30 % chez les femmes et de 5 % chez les hommes. «Depuis 3 ans, il y a une augmentation de 5 % à chaque année chez les hommes», ajoute M. Gaudreau.

À 35 ans, Juan fera sûrement partie de ces 5 %. Avant l'été dernier, où il est resté plus d'un mois dans la rue, il n'avait jamais eu à fréquenter un refuge pour sans-abri.

 

Des services d'aide nécessaires

Selon Pierre Gaudreau, pour réduire les risques de l'itinérance, il faut du soutien. Du soutien pour les gens qui demandent de l'aide - toxicomanes, alcooliques, joueurs compulsifs, personnes atteintes de maladies mentales -  afin d'éviter que ces personnes ne se retrouvent à la rue. C'est, entre autres, le financement de ces services d'aide que revendiquent la NSA et le RAPSIM.

Depuis dix ans, la Stratégie des partenariats de lutte contre l'itinérance (SPLI) est le principal financement gouvernemental dans le domaine. Le gouvernement fédéral s'est ainsi engagé à financer plusieurs organismes d'aide aux itinérants (L'Itinéraire, le Comité social Centre-Sud, par exemple). Un plan d'action interministériel en itinérance a aussi été déposé en 2009. Ce plan, qui regroupe huit ministères, identifie les problèmes de l'itinérance et propose des solutions. «On attend toujours les actions, par contre», souligne Pierre Gaudreau.

Plusieurs événements sont organisés chaque année pour sensibiliser le public à la cause des itinérants, comme la Nuit des sans-abri, qui a fêté son 21e anniversaire en octobre dernier. Si de tels événements peuvent faire avancer les choses à long terme, petit à petit, ils ne changent pas dans l'immédiat les conditions de vie des milliers d'itinérants qui les fréquentent. Marianne Longpré, intervenante sociale pour la Maison du Père, rappelle que le sort des sans-abri ne changera pas du jour au lendemain. «Le public est sensible au sort des sans-abri, mais cela ne change rien à leur situation», déplore-t-elle.

Juan, en ce matin glacial, n'a nulle part où aller. Il remonte le col de sa veste, met les mains dans ses poches et marche sous le soleil levant dans Montréal, jusqu'à la prochaine station de métro.

 

*Nom fictif

 

 

Publié à l'origine par L'Itineraire. www.streetnewsservice.org ©



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