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Interview : Survivre dans la rue

 Macadam (France) 13 April 2019

Idéaliste, rêveuse et sans expérience des voyages, Ann, aide-soignante originaire de l’Oregon aux États-Unis, part pour un séjour de deux semaines en Europe. Elle a travaillé très dur pour mettre de côté juste assez d’argent pour le voyage de sa vie ! Mais ces vacances vont tourner au cauchemar. Par un mauvais concours de circonstances, elle se retrouve coincée à Paris, sans argent pour son billet de retour, ni même pour une chambre d’hôtel. (1081 Words) - By Sophie Baqué et Caroline Charron

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Macadam_Survivre dans la rue

 Ann Webb. Photo: Caroline Charron

Commence alors une longue descente aux enfers pour cette femme ordinaire ne parlant pas un mot de français. Ann va apprendre comment survivre dans les rues de Paris pendant l'un des hivers les plus froids de la décennie. Petit à petit, elle découvre comment manœuvrer dans le système parfois opaque et étanche des aides apportées aux SDF. Un témoignage bouleversant.

Vous avez passé trois mois d'hiver sans ressources à Paris, dormant dehors ou trimbalée de foyer en foyer. Qu'avez-vous appris de cette incroyable expérience ?

Ma vision des SDF a totalement changé. Comme beaucoup, je pensais en termes de clichés, et j'espère que ce livre va aider à changer le regard que l'on porte sur les SDF ; vous savez, le cliché de l'alcoolique ou du junkie qui ne veut pas travailler. Je peux vous dire qu'il y a des gens incroyables dans la rue, qui sont coincés là : ils ne parlent bien le français, ils ne peuvent pas trouver de travail… Il y a beaucoup de réfugiés politiques, notamment, qui ne rêvent que de gagner leur vie honnêtement. Peu importe où l'on est né, d'où l'on vient, on est tous pareils à un certain degré. Parfois, au premier regard, on ne voit que les différences mais, si on les accepte au lieu de les rejeter, non seulement on réalise à quel point on se ressemble, mais on apprend beaucoup sur les différentes cultures et expériences de vie. Une des choses que j'aime beaucoup en France, c'est la diversité.

Dans vos moments de désespoir, vous vous raccrochez à un livre d'Eckhart Tolle, que vous lisez en boucle. Vous citez également des phrases de Bouddha ou de Jésus. Avez-vous eu la tentation de baisser les bras ?

La plupart du temps, je pensais que quelque chose allait se passer, que j'allais m'en sortir… Mais j'ai eu de vrais moments de désespoir. J'essayais d'avancer moment après moment avec le seul objectif d'être encore en vie le lendemain. Mais il y avait des jours où les travailleurs sociaux refusaient de me parler anglais (alors qu'ils en étaient capables), et je ne parlais alors pas un mot de français, qui étaient très durs. Je me suis aperçue aussi que des SDF autour de moi, qui eux parlaient français, ne recevaient pas nécessairement plus d'aide, alors… Heureusement, il y avait aussi des bénévoles extraordinaires, mais il semble que les informations ont du mal à circuler ; il n'y a pas de centralisation des lieux et des aides pour les SDF. C'est très frustrant. Il se passait des jours ou des semaines avant que quelqu'un me dise que je pouvais avoir un repas gratuit à un endroit, une douche à un autre…

Ces lectures m'ont énormément aidée dans les moments les plus difficiles. J'ai fini par comprendre que si l'on refuse sa situation, on souffre terriblement. Si l'on arrive à accepter ce qui nous arrive, même si on ne le comprend pas, on gagne en connaissance, en sérénité.

Dans votre livre, vous comparez la situation des homeless aux États-Unis avec celle des SDF en France. Vous dites que vous n'auriez sans doute pas survécu dans la même situation en Amérique, c'est d'ailleurs pourquoi vous n'y êtes pas encore retournée, d'autant que vous y avez tout perdu. Vous pouvez nous expliquer ?

Le problème, aux États-Unis, c'est que les armes sont légales, et beaucoup de gens ont au moins un couteau. On entend souvent parler de homeless qui se font tuer. Je me suis fait agresser une nuit, à Paris, mais j'ai pu m'échapper car mon agresseur n'était pas armé, aux États-Unis, je n'aurais pu m'en sortir… Survivre dans la rue, pour les femmes, est encore plus dur que pour les hommes ; elles sont obligées de se cacher. Elles ne peuvent pas dormir dans les parkings, par exemple, comme les hommes. Je passais mes nuits à marcher pour ne pas être agressée. Dès que tu t'arrêtes, surtout la nuit, tu te fais aussitôt aborder. Même dans certains foyers mixtes, les hommes essayaient de me toucher, pendant la nuit, dès que les employés partaient. 

Comment vivez-vous aujourd'hui ?

Grâce à l'avance de mon éditeur, j'ai pu prendre un petit studio dans lequel je vis actuellement, mais j'ai beaucoup de mal à trouver du travail. C'est plus difficile ici qu'aux États-Unis de trouver un job. Je donne quelques cours d'anglais, je fais du baby-sitting. Mais j'arrive au bout de mon avance, qui doit être remboursée de toute façon. Je pense retourner, au moins pour quelques mois, aux États-Unis puisque, une bonne chose qui m'est arrivée à la suite de cette mésaventure, c'est que j'ai renoué avec ma sœur et mon père, alors qu'on n'avait plus de contacts depuis treize ans. Je galère chaque mois, donc, si ça devient trop dur, je retournerai là-bas. J'aimerais passer un certificat pour enseigner l'anglais dans une école. J'ai toujours la peur de retomber, et je crois que je ne le supporterais pas cette fois-ci, car je sais à quoi m'attendre. Je pense que j'ai survécu à cette expérience, car je n'avais aucune idée du monde dans lequel j'entrais ou de ce qui allait se passer. Mais, maintenant que je sais, notamment à quel point c'est dangereux, je suis terrifiée à l'idée d'y retomber.

Avez-vous gardé des contacts avec certains SDF ou travailleurs sociaux qui vous ont aidée à l'époque ?

Oui, absolument, je revois une femme qui vit dans la rue, cachée dans une tente. Je lui apporte à manger quand je peux, on reste en contact. Je suis aussi retournée voir certains travailleurs sociaux du foyer Montesquieu, d'autres à l'Agora… Il y a certains SDF que je n'ai pas réussi à retrouver. J'espère qu'ils s'en sont sortis… J'ai aussi demandé à aider à l'accueil de jour des femmes à Montesquieu et j'ai fait du bénévolat à Saint-Eustache où l'on m'avait si bien accueillie.

 

Survivre dans la rue. Américaine et SDF à Paris, par Ann Webb, Albin Michel, 18 euros. En librairie le 10 mars.

 

 

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