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Entre calumet de la paix et hache de guerre

 L'Itinéraire (Canada) 20 June 2019

Du XXIe siècle émanent encore des relents colonialistes pour Ghislain Picard, chef des Premières nations du Québec et du Labrador. C'est une proclamation royale de 1763 qui régit les revendications territoriales des autochtones et la Loi sur les Indiens, toujours en vigueur, date de 1876. Depuis, il y a eu la crise d'Oka, les excuses officielles et les Jeux olympiques de Vancouver. Mais pour l'amérindien originaire de la Côte-Nord, rien n'a vraiment changé. (1304 Words) - By Naël Shiab

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Ghislain Picard, chef des Premières nations du Québec et du Labrador. Photo: Naël Shiab.

L'Itinéraire : En juin 2008, le gouvernement de Stephen Harper présentait des excuses officielles aux Premières nations pour les mauvais traitements subis pendant près de 150 ans dans les pensionnats. Était-ce un premier pas dans la bonne direction?

Ghislain Picard : Les excuses ne peuvent être prises de façon isolée par rapport à l'action gouvernementale de Stephen Harper depuis son arrivée au pouvoir en 2005. La présence autochtone sur le plancher de la chambre des communes a été solennelle et tout cela a eu un caractère significatif pour les victimes. Mais les opinions demeurent partagées, même parmi les milliers de survivants des pensionnats amérindiens. De toutes évidences, les gestes qui ont suivi ne sont pas à la hauteur des attentes. Plutôt que des excuses, nous pourrions discuter des tables de négociation sans aboutissement, ou de la tendance gouvernementale à ne négocier qu'avec les communautés prête à accepter l'idéologie des conservateurs et à ignorer les autres.

L'I. : Après s'y être opposé pendant trois ans, le gouvernement Harper a finalement signé la Déclaration des droits des peuples autochtones des Nations unies, le 12 novembre 2009. Il était le dernier pays membre, avec les États-Unis, à ne pas l'avoir fait. Que pourrait-elle changer?

G.P. : Tout d'abord, il faut préciser le contexte surprenant autour de cette signature importante. L'annonce en avait été faite lors du discours du Trône, en mars. Finalement, après l'avoir signée des mois plus tard, il en a fait l'annonce un vendredi après-midi, ce qui lui a donné très peu d'impact médiatique. Elle est pourtant significative. Le gouvernement a une pente à remonter avec ses actions politiques envers les peuples autochtones. Les gestes qui vont dorénavant être posés seront des tests concernant son engagement face à cette déclaration internationale.

Bien qu'elle n'impose aucune contrainte légale, la Déclaration existe depuis quatre ans. Les tribunaux de plusieurs états qui y ont déjà fait référence, ce qui crée une sorte de jurisprudence. De plus, le Canada a la réputation d'être un pays qui brime les droits collectifs des minorités. Pour répondre aux révisions périodiques au niveau international sur les questions de droits humains, il devra présenter des positions claires. Et, croyez-moi, si jamais le Canada obtient une mauvaise note, les Premières nations s'en feront l'écho et consulteront les instances nécessaires.

L'I.Malgré cette inaction flagrante, les Jeux olympiques de Vancouver de 2010 n'ont-ils pas été une réussite médiatique pour les Premières nations?

G.P. : Nous sommes fiers d'avoir eu des chefs de quatre nations autochtones différentes parmi les grands chefs d'État et que le symbole des jeux soit un inukshuk inuit. Mais, au final, cela n'a rien changé dans les relations domestiques entre nos communautés et le gouvernement fédéral.

Et je me permets ici de faire une parenthèse. L'été dernier, en Angleterre, il y a eu un tournoi international de crosse, un sport traditionnel très populaire chez les nations mohawks. Une équipe mohawk y participait et les joueurs voyageaient avec leur passeport, émis par leur nation, mais l'Angleterre les a refusés. S'en sont suivi des complications diplomatiques entre les deux peuples. Pourtant, je connais des Mohawks qui voyagent depuis des années avec ce passeport dans d'autres pays. Voyez-vous, bien que le sport soit rassembleur, il reste encore beaucoup de travail à faire ici comme à l'international.

L'I. : La crise d'Oka éclatait il y a 20 ans à cause de revendications territoriales. À l'époque, l'armée avait dû intervenir pour contrôler la situation. Deux décennies plus tard, est-ce que les centaines de revendications territoriales sur l'ensemble du pays ont été réglées?

G.P. : Je suis issu de la nation innue. À la fin des années 1970, ma nation et la nation atikamekw, du nord de Trois-Rivières, ont déposé une revendication globale pour un règlement global. Nous nous étions inspirés des paramètres de la convention de la Baie-James de 1975. Trente ans plus tard, il n'y a toujours pas d'entente. Comme tout le monde, nous avons traversé la crise d'Oka. Comme tout le monde, nous avons entendu l'intention du premier ministre de l'époque, Brian Mulroney, de négocier avec les nations autochtones. Mais, au moment où l'on se parle, les dossiers de centaines de revendications traînent quelque part à Ottawa. Et le gouvernement ne semble pas pressé de les traiter. D'ailleurs, dans la grande majorité des cas, le gouvernement est à la fois juge et partie. Il décide des règles du jeu tout en étant assis à la table des négociations. Et c'est lui qui émet l'approbation finale. Beaucoup d'aspects sont biaisés et c'est au désavantage des nations autochtones.

L'I. : Les différentes lois qui traitent des revendications territoriales avec les Premières nations renvoient à une proclamation royale de 1763. La Loi sur les Indiens, toujours dans les textes de loi d'aujourd'hui, date de 1876. Accusons-nous deux siècles de retard au niveau législatif?

G.P. : Le contexte historique revêt une grande importance pour les Premières nations. Malgré le rapatriement de la constitution canadienne en 1982, beaucoup considèrent comme sacré le lien entre leur peuple et la couronne britannique. Les principaux traités de paix et d'amitié ainsi que des traités commerciaux ont été signés avant la Confédération. Mais la question qui se pose est la suivante: Comment favoriser une interprétation plus contemporaine de ces ententes?

La Loi sur les Indiens a été pensée par des colonialistes, pour marginaliser les peuples que nous représentons. Dans une certaine mesure, elle a fonctionné puisqu'il existe aujourd'hui des parcelles de terrains constituées en réserves indiennes, sur lesquelles réside la grande majorité de nos populations. On constate que, depuis 1876, la loi a été modifiée trois fois et il y a eu très peu d'impacts sur nos communautés.

Il y a des repères historiques importants, mais la page devrait être tournée pour certains et la Loi sur les Indiens en est un exemple. Notre chef national s'est permis de le souligner l'été dernier lors des excuses officielles du Gouvernement. Un agenda concret doit mettre au rencart cette loi pour la remplacer par une autre, conforme à ce que nous sommes aujourd'hui.

L'I. : Dans les réserves, le chômage est endémique, le taux d'assistés sociaux est très élevé et une crise du logement sévit. Quelle approche préconisez-vous pour améliorer la situation?

G.P. : Rappelons-nous du rapport de la Commission royale de 1996, qui dort dans un tiroir à Ottawa. Après cinq ans de consultations, plus de 400 recommandations ont été déposées pour réduire l'écart entre la grande majorité canadienne et nos communautés. Le rapport suggérait que les budgets consentis aux communautés autochtones leur soient directement transférés et qu'ils augmentent d'un milliard et demi pour plusieurs années. Il réclamait également un plan d'action sur 20 ans pour obtenir des changements tangibles concernant le logement, l'éducation et la santé. Et, fait rare, tout le monde chez les nations autochtones avait applaudi les mesures à l'époque.

Mais aujourd'hui, l'étudiant autochtone reçoit la moitié du soutien reçu par un étudiant canadien. Notre taux de diplomation reste très bas et notre le taux de décrochage est multiplié par trois. Et ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres. Malheureusement, toutes nos difficultés viennent du fait que nous n'avons pas les cordons de la bourse. Et donc je dois dénoncer encore une fois l'absence de volonté politique de nos gouvernements successifs.

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